Profil de recherche – Un paradoxe dans la prévention
Des chercheurs se penchent sur le lien entre le genre et les risques de suicide chez les jeunes.
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Dre Anne Rhodes
En bref
Qui : Dre Anne Rhodes, professeure agrégée de psychiatrie et d’épidémiologie, Université de Toronto.
Question : Les garçons sont beaucoup plus susceptibles de mourir d’un suicide que les filles, mais moins enclins qu’elles à tenter l’acte. Cette observation soulève des questions au sujet de l’efficacité des stratégies actuelles d’intervention contre le suicide chez les jeunes.
Approche : La Dre Rhodes et son équipe examinent les dossiers médicaux de jeunes qui se sont enlevé la vie, afin de comparer les soins de santé que les garçons et les filles ont reçus avant leur décès.
Impact : Les stratégies de prévention et d’intervention pourraient être améliorées par une meilleure compréhension des risques de suicide et des besoins distincts des garçons et des filles en matière de santé mentale.
Le suicide est la deuxième cause de décès chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans au Canada, et les garçons représentent les trois quarts des cas. C’est pourquoi les chercheurs tentent de déterminer s’il y a lieu d’adopter une approche différente selon le sexe pour prévenir le suicide et intervenir lorsque les risques sont reconnus.
Dans le milieu de la recherche, il est question du « paradoxe des genres » : les garçons courent plus de risques de mourir par suicide, mais les filles font plus de tentatives. La Dre Anne Rhodes, professeure agrégée de psychiatrie et d’épidémiologie à l’Université de Toronto, estime qu’il faut étudier ce paradoxe plus à fond pour mieux comprendre les causes du suicide chez les jeunes et ainsi mieux le prévenir.
« On reconnaît depuis longtemps qu’il existe des différences entre les sexes pour ce qui est du suicide chez les adultes, mais on s’est peu intéressé au fait que le fossé commence à se creuser à l’adolescence. Or, c’est à ce moment qu’il faut intervenir », explique-t-elle.
La Dre Rhodes et son équipe mènent plusieurs études sur le paradoxe des genres dans le contexte du suicide chez les jeunes.
Dans l’une d’elles, son équipe a examiné les dossiers médicaux de plus de 1 200 jeunes Ontariens âgés de 10 à 25 ans qui se sont suicidés entre 2000 et 2007. L’étude a confirmé que beaucoup plus de garçons que de filles ont mis fin à leurs jours, et ce, même en tenant compte des erreurs de classification de décès possibles.
La Dre Rhodes et ses collègues ont poussé l’étude plus loin et ont examiné de près les services de santé auxquels a accédé un sous-groupe de la même population de jeunes (plus de 700) au cours de l’année précédant leur suicide. Le recours au système de soins de santé procure l’occasion de reconnaître les personnes à risque de suicide et d’intervenir. C’est pourquoi il est important d’évaluer la façon dont le système actuel repère les personnes à risque.
« Nous avons découvert qu’environ 80 % de ces jeunes avaient en effet eu recours au système de soins de santé au cours de l’année précédant leur décès, la plupart ayant consulté leur médecin de famille ou s’étant présentés au service des urgences », affirme la Dre Rhodes.
Parmi les jeunes vus au service des urgences, environ les deux tiers des filles avaient consulté pour leur santé mentale, comparativement à seulement la moitié des garçons. De plus, les filles avaient plus de chances que les garçons d’être admises à l’hôpital. Cependant, parmi les jeunes qui avaient été admis, les garçons étaient aussi susceptibles que les filles d’être hospitalisés en santé mentale.
Ces conclusions laissent entendre que les garçons qui se présentent aux urgences sont moins susceptibles que les filles de voir leurs besoins en santé mentale reconnus. Toutefois, il faut des études plus poussées pour comprendre pourquoi les garçons prédisposés au suicide ne reçoivent pas les soins dont ils ont besoin.
La réponse pourrait bien résider dans les différents signes précurseurs que présentent les garçons et les filles. Par exemple, quelque 90 % des jeunes s’étant suicidés avaient un trouble de santé mentale, mais la Dre Rhodes estime que ces troubles diffèrent d’un sexe à l’autre.
Chez les jeunes, les problèmes de santé mentale les plus fréquemment associés au suicide sont la dépression, l’abus d’alcool ou d’autres drogues et les troubles de comportement perturbateur (trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention, trouble de conduite et problèmes connexes). Cependant, les filles sont plus susceptibles que les garçons de sombrer dans la dépression ou de présenter des caractéristiques d’intériorisation souvent reconnues comme un risque possible de suicide.
« Les garçons souffrent aussi de dépression, mais ils ont plus tendance que les filles de présenter un trouble de comportement perturbateur ou d’abus d’alcool ou d’autres drogues. Ils extériorisent davantage leur problème de santé mentale que les filles, ce qui pourrait influer sur la façon dont ils sont perçus et traités en salle d’urgence », explique la Dre Rhodes.
En comprenant mieux les signes de risque de suicide chez les garçons, nous pourrions améliorer le système de façon à ce que les garçons comme les filles obtiennent les interventions dont ils ont besoin.
« On reconnaît depuis longtemps qu’il existe des différences entre les sexes pour ce qui est du suicide chez les adultes, mais on s’est peu intéressé au fait que le fossé commence à se creuser à l’adolescence. Or, c’est à ce moment qu’il faut intervenir. »
– Dre Anne Rhodes, Université de Toronto
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