Profil de recherche – Quand consommation et ordonnance s’opposent

Les abus d’opioïdes d’ordonnance sont à la hausse, et diverses approches sont requises pour résoudre le problème.

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Dr Benedikt Fischer

En bref

Qui : Dr Benedikt Fischer, professeur de sciences de la santé, Université Simon Fraser; titulaire de la chaire en santé publique appliquée des IRSC et de l’ASPC.

Question : Les abus d’opioïdes d’ordonnance sont à la hausse au Canada, mais nous ne disposons pas des données cohérentes et de qualité nécessaires à l’élaboration de politiques et d’interventions efficaces.

Approche : Le Dr Fischer et son équipe étudient les tendances de la consommation non médicale d’opioïdes d’ordonnance au Canada et les effets nocifs qui en résultent.

Impact : Mieux comprendre les causes et les conséquences de la consommation d’opioïdes d’ordonnance à des fins non médicales permettra de concevoir des interventions pour freiner les abus sans nuire aux patients.

Les problèmes liés à la consommation d’opioïdes d’ordonnance à des fins non médicales sont plus répandus au Canada qu’on le croit.

Le Canada ne dispose pas de données cohérentes et de qualité sur la consommation non médicale des opioïdes d’ordonnance et les effets nocifs qui en résultent. Selon le Dr Benedikt Fischer, professeur de sciences de la santé à l’Université Simon Fraser, ce genre d’information est pourtant nécessaire à la mise au point d’interventions efficaces pour la prévention et le traitement des problèmes de consommation, au niveau tant des individus que de la population.

Les données actuellement disponibles « sont très fragmentaires et moins systématiques et complètes que celles disponibles aux États-Unis », indique le Dr Fischer. Pour combler cette lacune, il étudie la question depuis quelques années avec ses collègues, et leurs travaux ont révélé plusieurs tendances qui pourraient être lourdes de conséquences.

Selon le Dr Fischer, le défi consiste à trouver comment réduire l’abus de ces médicaments sans nuire aux patients qui en ont légitimement besoin pour soulager la douleur. Le Canada a le deuxième plus haut taux de consommation d’opioïdes d’ordonnance au monde, derrière les États-Unis. Entre 2000 et 2010, la quantité d’opioïdes d’ordonnance consommés au Canada – surtout les opioïdes les plus puissants (et les plus dangereux) – a grimpé de quelque 200 %.

Une étude des tendances et des taux de délivrance d’opioïdes d’ordonnance dans l’ensemble des provinces entre 2005 et 2010 a révélé que 2,5 fois plus d’opioïdes étaient délivrés en Ontario et en Alberta qu’au Québec, et que la consommation d’opioïdes d’ordonnance puissants comme l’oxycodone et l’hydrocodone était élevée dans certaines provinces, mais non dans d’autres. Conclusion importante des travaux du Dr Fischer : il existe, à l’échelle de la population, un lien étroit entre la quantité d’opioïdes d’ordonnance délivrés et l’augmentation parallèle des décès liés aux opioïdes d’ordonnance et des complications nécessitant des soins.

Malheureusement, l’augmentation du taux de prescription d’opioïdes d’ordonnance s’accompagne généralement d’une légère augmentation du nombre de personnes qui consomment ces médicaments pour leurs effets euphorisants. On estime que la consommation non médicale d’opioïdes d’ordonnance est le quatrième type de toxicomanie en importance, après l’abus d’alcool, de tabac et de cannabis. Au Canada, le nombre d’utilisateurs d’opioïdes d’ordonnance à des fins non médicales se situerait entre 0,5 et 1,25 million.

« De ce nombre, de 125 000 à 200 000 utilisateurs pourraient avoir une dépendance et nécessiter un traitement », affirme le Dr Fischer.

Aux États-Unis, les études montrent que les opioïdes d’ordonnance sont responsables d’environ deux décès sur cinq par intoxication aiguë aux stupéfiants, et causent donc plus de décès que l’héroïne et la cocaïne réunies, ou que les accidents de la route. La situation semble similaire au Canada.

« L’augmentation de la consommation d’opioïdes d’ordonnance contribue à une charge de mortalité et de morbidité substantielle en Amérique du Nord, et nous avons un urgent besoin d’interventions fondées sur des données probantes pour la réduire », ajoute le Dr Fischer.

L’équipe du Dr Fischer a analysé les principales caractéristiques des personnes qui abusent des opioïdes d’ordonnance. L’équipe a découvert que les personnes ayant un problème de santé mentale (la dépression surtout) ou de douleur étaient de deux à trois fois plus susceptibles d’abuser des opioïdes d’ordonnance que les autres. Cette constatation est importante, car ces personnes peuvent nécessiter des types d’interventions différents que d’autres groupes.

Une étude portant sur 4 023 adultes et 3 266 élèves (de la 7e à la 12e année) dans la population de l’Ontario a révélé que l’utilisation non médicale d’opioïdes d’ordonnance était plus répandue chez les élèves (15,5 %) que chez les adultes (5,9 %). Notamment, l’étude a montré que la consommation d’opioïdes d’ordonnance à des fins non médicales touchait la plupart des groupes sociodémographiques. Certains liens ont aussi pu être établis avec d’autres formes de toxicomanie, d’où la nécessité de mesures tant globales que ciblées pour mieux prévenir la consommation non médicale d’opioïdes d’ordonnance, estime le Dr Fischer.

La plupart des provinces ont récemment retiré certains produits contenant de l’oxycodone de leurs formulaires pharmaceutiques afin de freiner les méfaits de ces médicaments, mais une partie du problème pourrait s’être déplacée vers d’autres opioïdes d’ordonnance. Des recherches sont en cours pour mieux comprendre les facteurs clés à l’origine des problèmes liés aux opioïdes d’ordonnance et les interventions permettant d’y remédier sans causer d’effets secondaires non voulus.

« L’augmentation de la consommation d’opioïdes d’ordonnance contribue à une charge de mortalité et de morbidité substantielle en Amérique du Nord, et nous avons un urgent besoin d’interventions fondées sur des données probantes pour la réduire. »
- Dr Benedikt Fischer, Université Simon Fraser