Voici les faits
Des talons aiguilles aux mocassins : Le chemin vers la guérison
Aider les femmes à surmonter la stigmatisation, à se réapproprier leur identité et à vaincre la dépendance
En bref
Qui : Dre Colleen Anne Dell, Université de la Saskatchewan et Centre canadien de lutte contre l'alcoolisme et les toxicomanies
Question : Les femmes autochtones consomment des drogues injectables – un des principaux modes de transmission du VIH – en nombre disproportionné et sont surreprésentées dans la population carcérale canadienne. Pour combattre leur dépendance, bon nombre de femmes des Premières Nations, de Métisses et d'Inuites ont besoin de se réapproprier sainement leur identité autochtone – ou de se l'approprier pour la première fois dans certains cas.
Projets : La Dre Dell, en partenariat avec Carol Hopkins, directrice générale de la Fondation autochtone nationale de partenariat pour la lutte contre les dépendances, a dirigé un projet interdisciplinaire où 100 femmes traitées pour une dépendance et 30 fournisseurs de traitement ont échangé sur leur cheminement vers la guérison.
Les faits : L'analyse du contenu des entretiens, pour la plupart réalisés par des femmes en cours de rétablissement à long terme de l'alcoolisme et de la toxicomanie, a mené à la production d'une vidéo sur YouTube et d'une chanson intitulée From Stilettos to Moccasins. À partir de ce matériel, l'équipe a conçu un atelier d'une demi-journée visant à aider les femmes en traitement à surmonter la stigmatisation et à puiser des forces dans leur héritage culturel.
Les faits à l'œuvre : La vidéo a été visionnée plus de 21 000 fois, et plus de 12 000 copies ont été diffusées. L'équipe a créé une trousse d'information pour l'atelier et en a distribué 150 exemplaires à des organismes communautaires et à des centres de traitement partout au Canada afin d'aider des centaines – voire des milliers – de femmes. La trousse est maintenant offerte en ligne gratuitement.
Source : Beginning with our Voices: How the Experiential Stories of First Nations Women Contribute to a National Research Project, Journal of Aboriginal Health, 4,2 (2010)
Vidéo avec la Dre Dell
Au terme de sept années de recherche, la Dre Colleen Anne Dell comprend l'importance de l'identité pour aider les femmes autochtones à vaincre l'alcoolisme et la toxicomanie.
Témoignage entendu : « Pendant des années, avant de venir à ce centre de traitement, j'ai cru qu'être Autochtone voulait dire boire et se droguer. Maintenant, je commence à voir que je peux être fière de qui je suis. »
De concert avec la Fondation autochtone nationale de partenariat pour la lutte contre les dépendances (FANPLD), la Dre Dell de l'Université de la Saskatchewan dirige une équipe diversifiée. Son groupe comprend des universitaires, des aînés, des membres de la communauté et – ce qui est primordial pour le projet – plusieurs personnes possédant un « vécu » pour réaliser les entretiens dans le cadre du processus de recherche. Ces personnes sont des femmes autochtones en cours de rétablissement (depuis cinq ans et plus), dont certaines ont une expérience concrète du système de justice pénal.
Depuis 2005, ce groupe unique effectue des recherches « par, pour et avec » les Autochtones, plutôt que « sur » les Autochtones – pour remédier au problème de la dépendance à l'égard des drogues et de l'alcool parmi les femmes des Premières nations, les Métisses et les Inuites.
Recherche par, pour et avec les Autochtones
Les chercheurs s'efforcent souvent de garder une distance par rapport à leur sujet de recherche afin d'éviter les biais et de garantir l'objectivité de leurs travaux. Les sujets de recherche fournissent les données, que les chercheurs interprètent et diffusent. Mais le projet « Des talons aiguilles aux mocassins » tente de supprimer cette barrière artificielle. Le projet applique une nouvelle méthode de recherche en collaboration, où des femmes en traitement pour une dépendance sont directement intégrées au processus de recherche. Ces femmes mettent en commun leurs expériences avec des membres de l'équipe de recherche qui ont personnellement surmonté un problème de dépendance. Cela aboutit à un échange bidirectionnel entre les chercheurs et les participantes à l'étude.
Avec la permission de Mae Star Productions
La crise prend de l'ampleur : au cours des dix dernières années, le nombre de femmes autochtones détenues dans des prisons fédérales a augmenté de plus de 80 %, et la moitié d'entre elles déclarent souffrir ou avoir souffert de toxicomanie. La majorité de ces femmes déclarent aussi avoir été victimes de violence physique ou sexuelle, et beaucoup d'entre elles s'automutilent en se lacérant les bras ou les jambes1.
Les résultats d'études antérieures laissent supposer que la dépendance et l'automutilation sont souvent le produit d'une souffrance et d'une détresse affectives qui trouvent leur source dans un passé de mauvais traitements et de violence2. Pour aider les femmes dans leur cheminement vers une vie saine et équilibrée, la Dre Dell et ses collègues ont constaté qu'il est essentiel de les aider à s'identifier à la culture autochtone, et non pas à leurs stratégies de compensation malsaines que sont l'abus de drogues ou d'alcool.
« C'est ce que nous appelons une transformation identitaire », explique la Dre Dell. « Il s'agit de se comprendre profondément – son âme, son identité personnelle, sa raison d'exister – et de répondre à la question : qui suis-je? »
La directrice générale de la FANPLD, Carol Hopkins, qui a collaboré avec la Dre Dell pour guider la recherche, ajoute que « pour de nombreuses femmes autochtones, cela veut dire de surmonter la stigmatisation et d'être fières d'elles-mêmes pour la première fois ».
Avec le soutien des IRSC, la Dre Dell et son équipe ont interrogé 100 femmes en traitement pour une dépendance dans des centres de désintoxication de tout le Canada.
« Les entretiens ont été confiés à six membres qui avaient presque tous lutté contre une dépendance », indique la Dre Dell. « Ces entretiens étaient aussi appelés « collectes de témoignages ». L'accent était davantage mis sur les expériences échangées que sur le processus de questions-réponses. À la fin de l'entretien, chaque femme a reçu une huître contenant une perle, comme symbole d'espoir et d'inspiration pour son propre chemin vers la guérison. »
« Trente autres entretiens ont été réalisés avec des fournisseurs de traitement. Comme environ 80 % de ces personnes étaient elles-mêmes en rétablissement, elles avaient un double rôle à jouer », poursuit la Dre Dell.
Après la collecte des témoignages, il était important de « retransmettre les conclusions aux femmes », note la Dre Dell. « Elles étaient notre priorité, en raison de la relation que nous avions bâtie avec elles. Nous nous sommes dit : pourquoi ne pas produire quelque chose d'accessible comme une chanson et une vidéo? Cela n'avait rien à voir avec la rédaction d'un rapport universitaire (ce que nous avons aussi fait), mais nous voulions d'abord redonner à la communauté. C'est pourquoi nous avons créé From Stilettos to Moccasins. »
Les membres de l'équipe de recherche, les femmes interrogées, les fournisseurs de services et les responsables gouvernementaux ont tous collaboré à la chanson, composée avec l'aide de Violet Naytowhow, une artiste du disque établie en Saskatchewan. « C'est une oeuvre puissante », ajoute-t-elle. « Elle a été visionnée plus de 21 000 fois sur YouTube. Je doute que notre article finisse un jour par être consulté 21 000 fois. »
Transformer la recherche en musique
My spirit I now reclaim
Coming home to 'I am'
Taking honour in my name
No longer a prisoner lost in the world
Looking within my shell to find that pearl.
(Anciennes barrières, nouvelles découvertes
De mon esprit je reprends possession
Je recommence à « être »
Fière du nom que je porte
Libérée de ma prison et de ma déroute
Dans ma coquille je vois une perle.)
- From Stilettos to Moccasins, composée par Violet Naytowhow et l'équipe de recherche des IRSC
L'équipe a également conçu une intervention sous la forme d'un atelier d'une demi-journée – appelé également From Stilettos to Moccasins (Des talons aiguilles aux mocassins) – et a produit une trousse d'information destinée aux centres de désintoxication et aux prisons. « L'accent est mis sur la sensibilisation au rôle de l'identité et de la stigmatisation », souligne la Dre Dell. « Le deuxième objectif consiste à insuffler espoir et inspiration à d'autres femmes en centre de traitement. Nous avons expédié 150 trousses sur une période de quatre mois en 2012, et l'information est maintenant en ligne. »
L'équipe de recherche a recruté 14 « ambassadeurs communautaires » pour animer les ateliers partout au pays. Une fois qu'un centre de traitement possède une trousse, le personnel peut offrir l'atelier sur une base continue et rejoindre ainsi des centaines – voire des milliers – de femmes. « Un centre de traitement en Saskatchewan offre l'atelier tous les mois », précise-t-elle.
Les faits à l'œuvre : Traitement de la dépendance et sensibilisation à la culture
Dans un but de sensibilisation au rôle de l'identité et de la stigmatisation dans la dépendance, l'équipe de recherche a produit une trousse d'information destinée aux centres de désintoxication et aux prisons. La trousse, dont l'équipe a distribué 150 exemplaires en 2012, est depuis peu offerte en ligne gratuitement.
Avec la permission de David Batstone.
Mme Hopkins de la FANPLD explique que « le projet a fonctionné parce qu'il reflète fidèlement la réalité, qu'il repose sur l'engagement, qu'il fait justice aux témoignages des femmes autochtones et qu'il transforme ces témoignages en quelque chose de très utile aux stratégies de traitement ». Les ateliers offrent aux fournisseurs de services de traitement les ressources dont ils ont besoin pour être plus sensibles à la dimension culturelle de la dépendance.
« La dimension culturelle est souvent négligée en ce qui touche les pratiques et les politiques, et la trousse de l'atelier contribue à combler cette lacune », indique Mme Hopkins. « Le personnel des centres de traitement comprend maintenant mieux les besoins des femmes autochtones et est mieux outillé pour les aider. »
Selon Kim Tiessen, une intervenante en toxicomanie au Centre Calder de Saskatoon, l'atelier aide les femmes en désintoxication à reprendre contact avec qui elles étaient avant que la dépendance ne commence peut-être à les définir. « Les cahiers d'exercice traitent de coutumes autochtones et explorent comment le fait de reprendre contact avec ces coutumes peut avoir un effet positif sur le moi psychologique, physique et affectif. »
Par exemple, on peut recourir à la cérémonie du « smudging », où la fumée de sauge, de cèdre ou du « foin d'odeur » sert à purifier ou à guérir. « Cela peut être pour les femmes une façon très spirituelle de reprendre contact mentalement et émotionnellement avec leur culture. »
Des ateliers où les femmes apprennent les unes des autres
Mis à l'essai dans des centres de désintoxication, des organismes communautaires et un établissement correctionnel, l'atelier « Des talons aiguilles aux mocassins » vise trois objectifs :
- Sensibiliser les personnes au rôle de l'identité et de la stigmatisation dans le processus de guérison des femmes autochtones en traitement pour une dépendance;
- Tirer de l'espoir et de l'inspiration du processus de guérison de plus de 100 femmes autochtones en traitement pour une dépendance;
- Aider les clientes en traitement à apprendre les unes des autres.
La Dre Dell et Mme Hopkins donnent suite à leurs travaux avec un projet de trois ans intitulé « Saluons nos forces : La culture comme outil d'intervention dans le traitement des dépendances », qui comporte la visite de centres de traitement de tout le pays pour y discuter de l'impact de la culture sur le bien-être.
« Nous avons amorcé le projet en créant des vidéos en collaboration avec la communauté de la Saskatchewan témoignant de l'utilité de la culture autochtone dans le traitement de la dépendance », explique la Dre Dell. « Nous avons converti ces témoignages en un atelier d'une journée destiné, cette fois-ci, aux fournisseurs de services. Dans la mise à l'essai de l'atelier avec des fournisseurs de services de la Saskatchewan pour la plupart non autochtones, ceux-ci nous ont exprimé leur reconnaissance d'avoir mis à leur disposition un espace pour parler de la culture, poser des questions et réfléchir à ce qui arrivait à leurs clientes. »
« Les cahiers d'exercice traitent de coutumes autochtones et explorent comment le fait de reprendre contact avec ces coutumes peut avoir un impact positif sur le moi psychologique, physique et affectif. » – Kim Tiessen, intervenante en toxicomanie au Centre Calder de Saskatoon
Ressources complémentaires
- Résumé du projet « Des talons aiguilles aux mocassins » (en anglais seulement)
- Vidéo de la chanson From Stilettos to Moccasins (en anglais seulement)
- Information sur l'atelier « Des talons aiguilles aux mocassins » (en anglais seulement)
- Saluons nos forces : La culture comme outil d'intervention dans le traitement des dépendances (en anglais seulement)
Notes en bas de page
- Note en bas de page 1
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Rapport annuel 2011-2012 du Bureau de l'enquêteur correctionnel
- Note en bas de page 2
- Mise à jour :