Automne 2012
Volume 1, numéro 3

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La méthode mère kangourou : une autre façon de prendre soin des prématurés

Une collaboration colombo-canadienne redéfinit les soins aux prématurés

En bref

Qui : Dr Réjean Tessier, Centre hospitalier de l'Université Laval et Centre de recherche en développement humain (Université Concordia)

Question : Les prématurés et les bébés de faible poids à la naissance sont exposés à un risque accru de décès ou d'invalidité, en particulier dans les pays en développement qui connaissent une pénurie de couveuses. La méthode mère kangourou (MK), qui consiste à porter le bébé peau contre peau sur la poitrine, peut aider les nouveau-nés à s'épanouir tant physiquement que mentalement.

Projets : Financé en partie par les IRSC, le Dr Tessier contribue à l'évaluation des avantages neurologiques de la méthode MK depuis le début des années 90.

Les faits : En collaboration avec l'équipe de recherche colombienne de la Fondation Kangourou à Bogotá, le Dr Tessier a démontré, en 1998, que la méthode MK favorise l'attachement entre parents et bébés. En 2003, il a montré qu'à 12 mois les bébés ayant reçu des soins kangourou obtiennent de meilleurs résultats aux tests d'intelligence que les autres bébés de faible poids à la naissance non maternés selon cette méthode. Le Dr Tessier est le coauteur d'un récent article montrant que les bienfaits cognitifs de la méthode MK sont toujours manifestes à l'âge de 15 ans.

Les faits à l'œuvre : Plus de 30 pays ont adopté la méthode MK, encouragés par les essais cliniques menés par le Dr Tessier et l'équipe colombienne ayant prouvé l'efficacité de l'intervention pour prémunir le cerveau des prématurés contre les risques de déficit cognitif.

Sources : Tessier et coll. « Kangaroo Mother Care and the Bonding Hypothesis », Pediatrics, vol. 102, no 2, août 1998 : e17. Tessier et coll. « Kangaroo Mother Care: A method for protecting high-risk low-birth-weight and premature infants against developmental delay », Infant Behavior & Development, vol. 26, no 3, août 2003, p. 384-397.

L'aventure a débuté il y a plus de 30 ans à Bogotá, en Colombie, à la fin des années 70. La cohabitation forcée de prématurés et de nouveau-nés de faible poids en raison du manque de couveuses dans un hôpital provoque l'éclosion d'infections. Pour y faire face, le Dr Edgar Rey Sanabria, pédiatre colombien, met en place une nouvelle méthode appelée « mère kangourou » (MK), qui consiste à porter continuellement le frêle nouveau-né sur la poitrine directement contre la peau.

Aujourd'hui, la méthode MK est de plus en plus répandue dans le monde pour prendre soin des prématurés et des bébés de faible poids à la naissance. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) souscrit à la méthode pour la première fois en 2003, déclarant qu'elle représente « un moyen efficace de répondre au besoin de chaleur, d'allaitement au sein, de protection contre les infections, de stimulation, de sécurité et d'amour du nourrisson »1. En mai 2012, l'OMS publie Arrivés trop tôt : rapport des efforts mondiaux portant sur les naissances prématurées2, qui recommande vivement l'utilisation de la méthode. L'ouvrage cite la revue systématique3 de plusieurs essais contrôlés randomisés liant les soins kangourou à une réduction de 51 % de la mortalité néonatale chez les bébés stables pesant moins de 2 000 grammes par rapport aux soins en couveuse.

L'OMS fait également état d'une récente revue de la littérature scientifique réalisée par la Collaboration Cochrane, le plus important organisme indépendant au monde d'évaluation des interventions médicales, qui constate une diminution de 40 % du risque de mortalité après la sortie de l'hôpital, une réduction d'environ 60 % des infections néonatales et une baisse de presque 80 % des cas d'hypothermie4.

En étroite collaboration avec l'équipe de recherche colombienne, le Dr Réjean Tessier, chercheur canadien à l'Université Laval, a joué un rôle clé dans la collecte de données appuyant la méthode MK comme pratique viable de prestation de soins de santé néonatals dans le monde.

L'intérêt du Dr Tessier pour la méthode remonte au début des années 90. Il s'était alors rendu en Colombie pour travailler avec la Dre Nathalie Charpak, pédiatre-chercheuse de Bogotá et principale instigatrice des soins kangourou dans le monde, dont le travail s'inspire de la réponse novatrice du Dr Sanabria à l'éclosion d'infections découlant de la cohabitation des nourrissons en raison d'une pénurie de couveuses.

La Dre Charpak a compris que, pour être adoptée ailleurs dans le monde, la méthode MK devait être étayée de données scientifiques prouvant qu'elle offre des avantages manifestes aux prématurés sur le plan de la santé physique. Dans la foulée, elle voulait également évaluer les effets de la méthode sur la santé mentale des nourrissons et la formation de l'attachement mère-enfant.

Les déficits cognitifs sont chose courante chez les prématurés. À la base, ils découlent d'une perturbation du processus de maturation cérébrale suite à une naissance avant terme, exacerbée par un environnement néonatal stressant où l'enfant, séparé de sa mère, est placé dans un milieu stérile, parfois bruyant, à l'éclairage cru.

« Nous avons décidé d'évaluer rigoureusement la méthode MK, raconte la Dre Charpak. J'ai donc communiqué avec trois professeurs à l'étranger, et ils m'ont tous répondu, mais le Dr Tessier est venu à Bogotá. Ensemble, nous avons conçu le volet psychologique de l'étude et avons entrepris une collaboration, en menant divers projets sur différents aspects de la méthode MK ».

Selon le Dr Tessier, la question est simple : « Peut-on faire quelque chose pour ces prématurés? Les couveuses nous aident à assurer la survie des nourrissons, mais nous négligeons leur cerveau ».

Les faits à l'œuvre : La méthode MK utilisée dans 30 pays

Plus de 30 pays ont adopté la méthode mère kangourou, encouragés par les essais cliniques menés par le Dr Tessier et l'équipe colombienne ayant prouvé l'efficacité de l'intervention pour prémunir le cerveau des prématurés contre les risques de déficit cognitif.

En 2003, le Dr Tessier et l'équipe colombienne ont publié un article montrant clairement que la méthode MK permet de « prendre soin du cerveau » durant la très délicate période du développement neurologique du prématuré5. Ils ont été en mesure de démontrer que, à l'âge de 12 mois, les bébés maternés selon la méthode MK obtiennent de meilleurs résultats aux tests d'intelligence que les bébés ayant reçu des soins traditionnels.

Les études longitudinales du Dr Tessier, financées par les IRSC, semblent indiquer que les bienfaits cognitifs de la méthode MK sont toujours manifestes à l'adolescence. Son plus récent article, à paraître dans Acta Paediatrica et rédigé en collaboration avec son collègue de l'Université Laval, le Dr Cyril Schneider, et l'équipe colombienne, confirme « l'impact positif de la méthode MK sur les circuits cérébraux et l'efficacité synaptique jusqu'à l'adolescence », en se fondant sur une évaluation de prématurés âgés aujourd'hui de 15 ans.

« En gros, nous avons stimulé le cerveau d'un côté et observé le délai mis à obtenir une réponse de la main opposée, explique le Dr Tessier. La réponse des prématurés ayant reçu des soins kangourou était beaucoup plus rapide, c'est-à-dire comparable à celle d'enfants à terme. Cela est très significatif puisque nous savons depuis longtemps que la prématurité a des effets négatifs sur les fonctions cognitives, le rendement scolaire et la concentration. »

La méthode MK renforce également ce que le Dr Tessier appelle « les relations d'attachement » entre les parents (les pères aussi peuvent porter le nourrisson) et leur bébé. Selon le Dr Tessier, sans la méthode, « créer des liens peut s'avérer plus ardu. Il est souvent malaisé de comprendre ce dont le bébé a besoin, car les signes qu'il donne ne sont pas très clairs. Il peut, par exemple, pleurer sans raison apparente, ce qui rend difficile l'établissement de rapports positifs. »

Le contact peau contre peau tend à calmer le nourrisson, renforçant du même coup « l'effet d'attachement » et procurant aux parents un sentiment de connexion et de pouvoir6 parce qu'ils ont un rôle direct à jouer dans les soins qu'ils prodiguent à bébé.

Selon la Dre Charpak, qui dirige la Fondation Kangourou, c'est au Dr Tessier qu'on doit une part déterminante des données scientifiques nécessaires pour convaincre les unités néonatales dans le monde d'adopter la méthode MK.

« Plus de 30 pays mettent en pratique la méthode MK à la suite d'une formation donnée par la Fondation Kangourou à Bogotá. La méthode est utilisée au Chili, en Afrique, en Inde et au Vietnam. Ce sont donc surtout des pays en développement qui l'utilisent, mais on la pratique aussi dans les pays du Nord, en l'occurrence la Suède, le Danemark et la Finlande. Le changement s'impose difficilement; les professionnels des soins médicaux et infirmiers sont très conservateurs. Il faut prouver que cette méthode est valable. Le Dr Tessier y travaille depuis 20 ans. C'est l'un des principaux acteurs au chapitre de l'évaluation et de la diffusion de la méthode MK. »

Le Dr Tessier ne sait que trop bien à quel point il est difficile de changer les pratiques cliniques, en particulier quand cela veut dire introduire une intervention sans artifice dans un milieu de haute technologie. En effet, il lui aura fallu plus de dix ans pour mener à bien la mise en œuvre de la méthode MK à l'unité néonatale de soins intensifs du Centre hospitalier de l'Université Laval. « La première fois que j'ai proposé l'idée d'instaurer ce programme, on m'a répondu : "Non, pour quoi faire? Nous sauvons déjà ces enfants. C'est l'essentiel." Dans notre pays, nous sommes très prudents avant d'entreprendre quoi que ce soit sans l'aval des autorités universitaires. »

« Qualifiée de solution de choix pour aider les bébés dans les pays en développement à survivre, cette méthode aura mis beaucoup de temps à faire son chemin dans les pays développés du Nord. » – Dr Réjean Tessier

Depuis leur instauration en janvier, les soins kangourou ont été administrés à plus d'une centaine de prématurés, selon le Dr Tessier. Nous prévoyons offrir ces soins à tous les prématurés dès que l'hôpital disposera du matériel nécessaire, soit essentiellement de nouveaux fauteuils et des lits pour les parents.

Le Dr Tessier collabore avec la Dre Charpak et d'autres collègues sur un nouveau projet financé par la Fondation Bill et Melinda Gates, en collaboration avec les IRSC, en vue d'effectuer un bilan physiologique et psychologique complet des quelque 400 enfants ayant participé à des études à partir du début des années 90 à Bogotá. L'objectif est d'établir si les bienfaits des soins kangourou sont toujours manifestes à l'âge adulte.

L'enseignement des soins kangourou par les infirmières

Comme la méthode MK fait jouer aux parents un rôle beaucoup plus actif dans le soin de leur prématuré, le rôle des infirmières en néonatalogie a changé lui aussi.

« Nous avons rencontré de la résistance de la part des infirmières qui se voient dépossédées de certaines de leurs responsabilités, dit le Dr Tessier. Mais, avec le temps, elles changent d'idée. Et, pour les parents, elles deviennent davantage des enseignantes que des soignantes. »


  1. Département Santé et recherche génésiques, OMS. La méthode « mère kangourou » : guide pratique, 2003.
  2. March of Dimes, Le Partenariat pour la santé de la mère, du nouveau-né et de l'enfant, Save the Children, OMS. Arrivés trop tôt : rapport des efforts mondiaux portant sur les naissances prématurées, 2012.
  3. Lawn et coll. « 'Kangaroo mother care' to prevent neonatal deaths due to preterm birth complications », International Journal of Epidemiology, vol. 39 (suppl. 1), avril 2010, p. i144-i154.
  4. Conde-Agudelo et coll. « Kangaroo mother care to reduce morbidity and mortality in low birthweight infants », base de données des revues systématiques Cochrane, 2011. [DOI : 10.1002/14651858.CD002771.pub2]
  5. Tessier et coll. « Kangaroo Mother Care: A method for protecting high-risk low-birth-weight and premature infants against developmental delay », Infant Behavior & Development, vol. 26, no 3, août 2003, p. 384-397.
  6. Tessier et coll. « Kangaroo Mother Care and the Bonding Hypothesis », Pediatrics, vol. 102, no 2, août 1998 : e17.