Profil de recherche - Les cicatrices de la maltraitance

Dr Michael Meaney
Dr Michael Meaney
Dr Gustavo Turecki
Dr Gustavo Turecki

Trois des principaux chercheurs du Canada en épigénétique étudient comment les mauvais traitements et la négligence au cours de l'enfance peuvent marquer des molécules d'ADN dans les cellules cérébrales et ainsi rendre les victimes plus vulnérables aux problèmes de santé mentale et au suicide.

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Les mauvais traitements ou la négligence peuvent laisser une empreinte dans le cerveau d'un enfant autant que la fumée du tabac peut abîmer les poumons d'un adulte, au dire du Dr Gustavo Turecki, de l'Université McGill.

Comme pour le tabac, il peut falloir beaucoup de temps avant que les mauvais traitements soient finalement mortels.

En bref

Les chercheurs responsables – Les Drs Gustavo Turecki, Michael Meaney et Moshe Szyf, de l'Université McGill.

L'approche – Au départ, les chercheurs ont étudié des échantillons de 36 cerveaux de la Banque de cerveaux du Québec (12 victimes de suicide qui avaient été maltraitées, 12 victimes de suicide qui n'avaient pas été maltraitées, et 12 témoins). Ils se sont concentrés essentiellement sur une variante d'un gène dans l'hippocampe et ont trouvé des marques épigénitiques différentes chez les victimes de mauvais traitements.

La suite – Le champ d'investigation a triplé par rapport à l'échantillon initial, les chercheurs poussant l'exploration au-delà de l'hippocampe, dans la région voisine du cortex cingulaire antérieur, et examinant d'autres variantes.

Les conclusions – « Nous avons trouvé un certain nombre d'autres gènes qui sont méthylés différentiellement chez les personnes qui ont été victimes d'agressions dans l'enfance, dit le Dr Turecki. [Ces gènes] avaient surtout un lien avec la neurogenèse – la façon dont les neurones se divisent et se développent. »

« Dans la même mesure que l'inhalation de fumée peut avoir un effet marqué sur les cellules pulmonaires et les modifier, des expériences traumatisantes très intenses peuvent modifier la régulation épigénétique de gènes cruciaux dans le cerveau », dit le Dr Turecki, psychiatre à l'Institut de santé mentale Douglas de Montréal.

Avec deux collègues de McGill, les Drs Michael Meaney et Moshe Szyf, le Dr Turecki dirige un projet de cinq ans financé par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) pour étudier les liens entre les effets génétiques du stress environnemental et la santé mentale. L'article de 2009 des chercheurs dans Nature Neuroscience a montré pour la première fois que des expériences de vie négatives au cours de l'enfance pouvaient être à l'origine de modifications épigénétiques dans le cerveau qui font augmenter la probabilité qu'une personne se suicide.

« Cette étude portait sur un gène particulier, le récepteur neuronal spécifique (NR3C1), qui code pour le récepteur des glucocorticoïdes dans la région de l'hippocampe à l'intérieur du cerveau », dit le Dr Turecki. Ce gène joue un rôle essentiel dans l'ajustement fin des circuits du cerveau qui, entre autres, régulent l'humeur et les émotions.

Même si l'étude ne portait au départ que sur l'équivalent d'une variante de NR3C1 appelée 1F dans une région du cerveau, les chercheurs ont depuis élargi le champ de leur investigation. « Nous voulions savoir si d'autres gènes sont aussi importants que NR3C1, dit le Dr Turecki. Existe‑t‑il des différences dans la méthylation (processus clé modifiant l'ADN qui intervient dans la régulation des gènes) d'autres variantes de NR3C1 et d'autres gènes? Ce phénomène est‑il limité à l'hippocampe ou existe-t‑il ailleurs dans le cerveau? »

Ce travail innovateur met en relief le rôle clé de l'épigénétique – que le Dr Turecki décrit comme la façon dont l'organisme ajuste avec précision son code génétique – dans la santé mentale.

« Un code est inscrit dans le génome dont nous héritons de nos parents, dit le Dr Turecki. Ce code fonctionne d'une manière très fixe. Si le code dit que vous allez avoir les yeux bleus, vous allez avoir les yeux bleus. Mais si nous avions seulement un code fixe, ce serait très difficile pour nous d'adapter nos besoins aux environnements physiques et sociaux dans lesquels nous vivons. Peut‑être aurez‑vous besoin de quelque chose si vous vivez dans l'environnement A, mais n'en aurez‑vous pas besoin ou n'en aurez‑vous besoin que de la moitié si vous vivez dans l'environnement B. Un certain nombre de mécanismes régulent, adaptent et affinent le code, l'épigénétique étant l'un des plus importants. »

Les impacts

Selon le Dr Michael Meaney, l'étude épigénétique du fonctionnement du cerveau humain peut avoir de profonds effets sur la politique publique, la pratique clinique et la recherche biomédicale fondamentale.

Politique publique : « La recherche donne à penser qu'il existe une base biologique très réelle sur laquelle repose la relation entre les agressions et mauvais traitements subis par l'enfant et la fonction familiale, d'une part, et la santé et la productivité de l'individu, d'autre part. Nous définissons et créons ce qui est plausible pour les scientifiques qui ont affirmé que la fonction de la famille est critique dans la détermination de la santé et du bien-être des enfants. »

Pratique clinique : « Lorsque l'on se met ensuite à penser aux interactions gènes-environnement, la question devient celle-ci : sur le plan biologique, quel est le mécanisme par lequel un environnement peut modifier le fonctionnement du génome? Ce que nos études procurent, c'est une perspective sur ce qui pourrait se produire. Nous pouvons maintenant commencer à voir ces marques épigénétiques comme une réalité dynamique qui peut servir de substrat à une intervention. »

Recherche biomédicale : « Ce qui se produit dans le contexte des études épigénétiques, c'est que nous commençons à penser que la molécule d'ADN peut être régulée, qu'elle peut subir des changements structuraux et fonctionnels avec le temps sous l'action de forces environnementales. Nous voyons l'ADN non pas tant comme le point de départ de toutes les autres variations biologiques, mais en partie comme la cible de la régulation elle-même. »

« Le cerveau et tous les autres systèmes d'un enfant maltraité reçoivent un message très net qui dit ceci : « tu vis dans ce genre de monde – réorganise‑toi pour t'adapter. » Cette adaptation peut devenir inadaptée dans le mauvais contexte. Les maladies mentales et d'autres maladies ne seraient peut‑être dans de nombreux cas que de mauvaises adaptations essentiellement. Si nous comprenons les principes de l'adaptation, nous serons peut‑être en mesure de trouver les mauvaises adaptations. »
Dr Moshe Szyf, Université McGill

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