Intersections : Un bulletin de l'Institut de la santé des femmes et des hommes

Printemps 2011, vol. 2, n° 2

Table des matières


Message de la directrice scientifique, la Dre Joy Johnson

Travail et santé: mise en pratique de la recherché

Les effets du travail sur la santé sont étudiés depuis longtemps, mais il y a beaucoup de nouveau dans le domaine. Cette année est le 100e anniversaire de la Journée internationale des femmes, instituée à la suite d'une terrible tragédie qui a coûté la vie à plus de 140 travailleuses à New York en 1911. Aujourd'hui, les changements technologiques et structuraux sur le marché du travail continuent, avec d'autres facteurs, de poser de nouveaux défis à la santé des hommes et des femmes. Pour relever ces défis, il faudra accorder une grande attention au genre et au sexe; le travail est structuré selon des normes et des traditions relatives aux rôles masculins et féminins, et il expose les hommes et les femmes à des risques qui leur sont propres.

Les hommes, par exemple, affichent des taux d'accident de travail beaucoup plus élevés en moyenne que les femmes, tandis que celles-ci sont exposées à des risques particuliers liés à des équipements conçus pour un physique masculin. Le travail non rémunéré (la prestation de soins, en particulier), qui est associé à une diminution de la santé physique et mentale, continue d'échoir aux femmes de façon disproportionnée. De plus, les femmes et les hommes réagissent parfois différemment au stress en milieu de travail.

Ce numéro d'Intersections est consacré au travail et à la santé, priorité stratégique de l'Institut de la santé des femmes et des hommes, qui met à profit des investissements antérieurs des IRSC en environnement et santé, ainsi qu'en santé mentale au travail. Nous désirons soutenir la recherche qui explore les effets sur la santé liés à la nature même du travail selon le genre et le sexe, et qui offre des solutions tenant compte du genre et du sexe. Nous commençons à engager le milieu de la recherche sur le travail et la santé – milieu dont la spécialité correspond exactement au mandat d'aucun des 13 instituts des IRSC – dans l'examen des secteurs où des investissements ciblés sont requis. Cet engagement aboutira au lancement de possibilités de financement au cours des deux prochaines années.

Le milieu canadien de la recherche tient déjà compte de questions innovatrices sur le genre et le sexe pour l'étude des effets du travail sur la santé, comme il en est question ici. La Dre Lynn McIntyre, titulaire d'une chaire de l'ISFH des IRSC sur le genre, le sexe et la santé, présente l'idée d'une perspective de genre sur les nouvelles maladies professionnelles dans son travail avec des femmes du secteur informel au Bangladesh. Dans une conversation avec Dre Donna Mergler, chef de l'équipe de recherche sur le genre, l'environnement et la santé de l'ISFH des IRSC, nous apprenons comment les effets du travail sur la santé se répercutent sur d'autres dimensions de notre vie, y compris la famille. Dans leur recherche, les Dres Barbara Neis et Nicole Power montrent comment l'exposition aux risques professionnels varie selon le genre et le sexe dans l'industrie des pêches de l'Atlantique. L'ISFH se réjouit à l'idée de financer la recherche mettant à profit cet excellent travail et produisant de nouvelles idées pour protéger la santé de tous les travailleurs et travailleuses.

Bonne lecture!

Le genre et les nouvelles maladies professionnelles

En abordant la santé au travail sans distinction de genre, on néglige les conséquences du travail sur la vie des travailleuses et de leurs enfants, surtout en cas de pauvreté extreme

En 1713, Bernardino Ramazzini a publié son célèbre traité, Essai sur les maladies des artisans, qui expliquait les effets de l'exposition à 52 risques professionnels, notamment le cancer du scrotum pour les ramoneurs et le syndrome de déplétion maternelle pour les nourrices. Edward Jenner s'est inspiré de la peau parfaite des trayeuses pour découvrir que le virus de la vaccine (ou variole de la vache) pouvait immuniser l'être humain contre la variole. La Dre Lynn McIntyre, titulaire d'une chaire des IRSC sur le genre, le sexe et la santé au Département des sciences de la santé communautaire de l'Université de Calgary, se consacre à l'étude des « nouvelles maladies professionnelles », maladies qui ne se définissent pas en fonction d'expositions subies au travail, mais plutôt selon des recoupements entre le genre, la pauvreté et le milieu de travail.

La Dre McIntyre et son équipe de recherche du Canada et du Bangladesh ont recueilli les témoignages de 43 femmes chefs de famille pratiquant divers métiers dans des conditions de pauvreté extrême au Bangladesh : travailleuses du textile, vendeuses itinérantes en régions rurale et urbaine, agricultrices de subsistance et travailleuses de la communauté indigène garo qui survivent d'un travail temporaire à l'autre. Elle a constaté les dommages prévisibles de ces emplois sur la santé, y compris les lésions dues aux mouvements répétitifs chez les travailleuses du textile, les entorses cervicales et dorsales chez les travailleuses de la voirie, les affections cutanées causées par le travail dans les rizières et les maladies respiratoires graves chez les vendeuses de rue. Les participantes ont aussi parlé d'épuisement généralisé et de douleurs non traitées. Lorsqu'elles n'en peuvent plus, ces femmes se retrouvent clouées au lit, parfois pendant des mois. Ces périodes d'inactivité sont lourdes de conséquences pour leurs familles, en raison de l'absence de filet de sécurité pour compenser la perte de revenus.

La perte de productivité découlant de la maladie n'a rien de nouveau, mais la Dre McIntyre est allée un peu plus loin, en examinant les conséquences du travail des parents sur la santé des enfants, comme l'incapacité d'obtenir des soins médicaux pour un enfant malade. Une mère lui a montré les yeux décolorés de son enfant (signe d'anémie), ajoutant qu'il avait des vers, mais qu'elle ne pouvait l'amener voir un médecin par crainte de perdre son emploi. Un autre effet, plus répandu mais indirect, est le manque de supervision : les enfants sont envoyés à l'école sans surveillance et font souvent « l'école buissonnière » . Parfois, dès l'âge de quatre ans, ils ne reçoivent qu'une ration de nourriture le matin dont ils doivent s'alimenter pendant toute la journée à coup de restants froids.

Les enfants laissés sans surveillance (il faut d'abord se loger et se nourrir) sont le nouveau fléau de l'industrie du textile. En fait, une des participantes à l'étude de la Dre McIntyre a quitté son emploi dans le textile pour devenir vendeuse de fruits lorsqu'elle a fondé une famille, même si elle se plaignait que ses enfants « mangeaient » ses profits! Une autre nouvelle maladie professionnelle est la violence latérale, comme celle qui menace les travailleuses garos dans la région forestière bordant la frontière avec l'Inde. Souvent en dette envers des paysans bengalais, elles sont forcées de ramasser du bois de chauffage dans la forêt, où les attendent les agents frontaliers indiens pour leur confisquer leur couperet et les jeter en prison après les avoir tabassées.

La Dre McIntyre espère que son travail permettra d'élargir la définition de la santé au travail selon une perspective de genre, qui examine les conséquences du travail sur la vie des travailleuses et de leurs enfants.

Du stade foetal au quatrième âge : sexe, genre et effets du travail sur la santé

un entretien avec Dre Donna Mergler

Quittons-nous vraiment le travail à la fin de la journée? Le travail nous suit peut-être à la maison plus que nous le croyons. Selon le Dre Donna Mergler, chef de l'équipe de recherche de l'ISFH des IRSC sur le genre, l'environnement et la santé, le travail est indissociable des différents environnements qui structurent notre quotidien : « nous expirons à la maison l'air que nous inspirons au travail », explique-t-elle. La Dre Mergler est professeure au Centre de recherche interdisciplinaire en biologie, santé, société et environnement (CINBIOSE), à l'Université du Québec à Montréal. Son équipe a entrepris un ambitieux programme de recherche visant à intégrer les considérations de genre et de sexe à la recherche sur l'hygiène du milieu et la santé professionnelle tout au long de la vie.

Puisque nous passons la majeure partie de notre vie adulte au travail, l'environnement professionnel constitue un déterminant majeur de la santé des femmes et des hommes, et de celle de leurs enfants. L'utérus, notre premier environnement, nous fournit les nutriments nécessaires à notre développement. Mais le foetus est aussi exposé à la plupart des substances toxiques présentes dans le sang de la mère – et il y en a beaucoup (p. ex. solvants organiques, produits ignifuges). Le foetus est aussi exposé au stress des conditions de travail de la mère (travail par quarts, travail debout, manque d'autonomie, etc.).

Les contaminants qui s'accumulent dans l'organisme sont intergénérationnels : ils sont transmis de la mère à l'enfant in utero et par le lait maternel. Les filles et les femmes continuent d'accumuler ces contaminants et les transmettent à leur tour à leurs enfants. Nous devons cerner et éliminer les sources de ces toxines présentes dans l'air, l'eau et les aliments. Les membres de notre équipe étudient l'influence du genre et du sexe sur la relation des enfants avec la multitude de polluants pouvant modifier les fonctions respiratoires, nerveuses et endocrines. Ces changements se reflètent dans le comportement et les résultats scolaires des garçons et des filles, et leurs effets sont donc permanents.

Plusieurs membres de notre équipe examinent également comment étudier les conditions de travail des hommes et des femmes, et leurs impacts sur la santé et la vie quotidienne. Les hommes et les femmes sont confrontés à des défis et à des problèmes de santé différents dans leur travail. Traditionnellement, on dit aux hommes que prendre des risques est un signe de virilité – les jeunes hommes sont souvent placés dans des situations physiquement périlleuses. Le travail des femmes comporte traditionnellement des risques` moins évidents. Par exemple, se tenir debout toute la journée dans une position a des effets sur l'appareil locomoteur et le système cardiovasculaire. Qu'est-ce qui justifie que les caissières canadiennes, métier presque exclusivement féminin, doivent se tenir debout toute la journée, tandis que celles d'autres pays ont un siège pour s'asseoir?

À l'aide de notre approche multidisciplinaire, nous étudions comment les décisions stratégiques touchent différemment les hommes et les femmes. En hygiène du milieu et en santé professionnelle, la recherche insensible au genre aboutit à des politiques insensibles aux différences hommes-femmes.

Enfin, notre santé durant le quatrième âge est le résultat de notre vécu. Est-ce la pauvreté qui détermine la santé tard dans la vie, ou bien les conditions sociales, physiques et environnementales entourant la pauvreté? Notre équipe tente de comprendre comment étudier l'influence du genre et du sexe sur l'interaction entre l'environnement et la santé tout au long de la vie afin qu'il soit possible d'agir pour prévenir les dommages pour la santé. »

Accro à la santé dans l'industrie des pêches

À terre-neuve-et-labrador, l'industrie des pêches emploi près de 23 000 personnes, soit environ 12 000 affectées à la pêche (qui capturent surtout des crustacés comme le crabe des neiges ou la crevette), et 11 000 travaillant en usine de traitement (qui préparent et emballent le poisson et les crustacés pour le marché). Les chercheuses Dres Barbara Neis et Nicole Power, de l'Université Memorial, travaillent à améliorer la sécurité dans l'industrie des pêches du Canada atlantique. Depuis le pont des navires jusqu'au plancher des usines, leur recherche montre comment la sensibilité aux différences de genre et de sexe contribue à garder les collectivités et le personnel en santé et à l'abri des blessures.

Hommes et femmes contre vents et marées
L'industrie des pêches de Terre-Neuve-et-Labrador est un secteur où les rôles étaient traditionnellement très compartimentés : les hommes attrapaient le poisson en mer, et les femmes le préparaient sur terre. Cette situation trouvait racine dans la définition des rôles traditionnels « masculins » et dans les politiques d'assurance chômage, qui indemnisaient les pêcheurs durant la saison morte, mais pas les pêcheuses. Cependant, au cours des 30 dernières années, des changements majeurs dans le secteur des pêches de l'Atlantique ont modifié le rôle des hommes et des femmes dans l'industrie, ainsi que les risques correspondants pour la santé. Au milieu des années 1980, le déclin des prises de morue dans le secteur des pêches en eaux côtières (près du littoral, dans des petites embarcations) a marqué un tournant difficile pour les familles dépendantes de ce secteur. Dans les familles à revenu unique, de plus en plus de femmes se sont jointes à leur mari sur les bateaux pour tenter de compenser le manque à gagner. Autour de cette époque, les politiques d'assurance-chômage ont été contestées avec succès, et les femmes sont devenues admissibles aux indemnités.

L'effondrement des stocks de morue au début des années 1990 a dévasté l'industrie – les entreprises de pêche sont longtemps restées fermées, et les principaux navires de pêche ont été vendus. Bon nombre des usines de traitement approvisionnées par ces entreprises ont définitivement fermé leurs portes, tandis que d'autres ont réduit leurs activités. Dans les usines survivantes, le travail est devenu plus saisonnier et plus étroitement lié au traitement des crustacés, secteur traditionnellement dominé par les femmes et mal rémunéré. Le nombre d'usines de traitement des crustacés a plus que doublé, employant de plus en plus de femmes et d'hommes. Les crustacés dominent encore aujourd'hui l'industrie des pêches de l'Atlantique.

Répartition des rôles selon le sexe dans la production de crustacés
La Dre Barbara Neis souligne que de nombreuses usines de traitement du poisson de fond (comme la morue) ont été adaptées aux crustacés sans égard aux risques particuliers pour la santé. « On a longtemps cru que les risques dans le secteur des pêches étaient limités au travail en mer, mais la transformation pose ses propres risques – et les risques rattachés au traitement des crustacés sont différents de ceux rattachés au traitement du poisson de fond. » Dans les usines de crustacés, les femmes tendent à se concentrer dans les emplois intérieurs, dans le nettoyage et le triage des morceaux de crabe. Les bouchers, qui manipulent le crabe cru dans des espaces souvent mal ventilés, sont le plus souvent des hommes, tout comme ceux qui déchargent les cargaisons de crabe, travaillent dans les chambres froides ou conduisent les chariots élévateurs.

L'asthme et les allergies figurent parmi les principaux risques posés par le traitement des crustacés. Dans une étude, la Dre Neis et ses collègues ont constaté que les travailleuses d'usine de crustacés courent de plus grands risques d'asthme et d'allergie attribuables au crabe des neiges en raison de leur participation plus longue au traitement des produits et leur concentration dans des emplois qui les exposent à des niveaux élevés de certaines protéines. Elle souligne que le sexe pourrait aussi jouer un rôle, en raison de la tendance plus forte des femmes à développer une sensibilité à cet allergène. « Nous avons besoin de plus de recherche sur le rôle du sexe (ou du sexe conjugué au genre, car il est difficile de séparer les deux dans le monde réel) dans les cas d'allergie et d'asthme associés au traitement du crabe des neiges. »

La pêche : un métier d'homme
Les transformations subies par l'industrie ont aussi remis en question le rôle du pêcheur dans la culture terre-neuvienne. La pêche a longtemps été associée à l'idée de virilité dans cette région. Dans sa recherche, Nicole Power montre qu'apprendre à pêcher, et à pêcher d'une façon sûre, comporte une signification symbolique découlant de la valorisation de la pêche en tant qu'activité masculine et de la compartimentation du travail et de l'espace des hommes et des femmes au niveau local. Les garçons et les hommes (et certaines femmes) ont acquis leurs compétences de pêcheur sur le tas et à l'aide des conseils de leurs aînés. « Ce savoir, que les locaux disent « inscrit dans leurs gènes », est souvent perçu à tort comme un talent naturel ou un « bon sens » que possèdent les hommes », explique la Dre Power. Les techniques d'atténuation des risques (p. ex. se prendre les pieds dans les cordages ou l'engin de pêche d'un navire en mouvement) utilisées par les pêcheurs étaient basées sur ce savoir-faire masculin.

Les risques et la sécurité dans les pêches sont en train d'évoluer grâce à un processus de
« professionnalisation » qui oblige les pêcheurs à acquérir des compétences officielles, y compris une formation en sécurité. « Notre recherche semble montrer une évolution des mentalités et des pratiques des pêcheurs. À mesure qu'ils développent une identité professionnelle, les pêcheurs semblent se fier davantage à la technologie et à l'équipement de bord pour réduire les risques, et moins à leur « bon sens » d'hommes », explique-t-elle. Les effets que cela aura sur les blessures dans les pêches restent
à voir.

Le genre est un déterminant des rôles et des risques des hommes et des femmes dans l'industrie des pêches. Avec les transformations majeures toujours en cours dans cette industrie, les liens entre le travail, le genre et la santé continueront d'évoluer, à mesure que de nouveaux risques en supplanteront d'autres. La prise en compte des différences de genre et de sexe offre une voie à suivre pour comprendre la nature de ces risques et créer des stratégies qui protégeront la santé de toutes les personnes des secteurs de la pêche en Atlantique.

Point de vue ...

La face cachée du travail au soleil

Cheryl Peters

Les hommes et les femmes qui effectuent le même travail peuvent s'exposer à des risques fort différents. Le soleil en est un parfait exemple. La compréhension de ces différences est essentielle à la prévention, car la façon d'intervenir pour réduire les risques pourrait varier selon le genre.

Dans mon travail d'évaluation des risques professionnels avec CAREX Canada, je produis des estimations du nombre de personnes exposées à divers cancérogènes au travail. L'un des groupes les plus exposés aux cancérogènes au Canada est celui des gens exposés aux rayons ultraviolets (UV) du soleil. En fait, nous estimons qu'environ 1,5 million de personnes (soit 10 % de la population active) sont exposées aux rayons UV dans leur travail.

Les hommes risquent davantage de développer un cancer de la peau pour des raisons à la fois comportementales – comme l'usage inadéquat des écrans solaires et des vêtements de protection, ou l'exposition durant les heures d'ensoleillement intense – et peut-être biologiques, bien que la recherche n'ait pas encore tranché à ce sujet. Cela dit, le cancer de la peau est plus répandu chez les femmes plus jeunes (moins de 50 ans), comme le montrent les travaux des chercheuses canadiennes Marrett et Pichora. En même temps, les femmes survivent en moyenne plus longtemps au cancer de la peau que les hommes, peut-être à la fois en raison d'un dépistage plus vigilant – et donc d'une détection plus précoce – et d'une prédisposition biologique moindre, quoique cela reste aussi à prouver scientifiquement.

Ce qui est surtout intéressant du point de vue de la prévention est les comportements en matière de protection solaire. Nous sommes impuissants devant les différences biologiques qui peuvent prédisposer les hommes au cancer de la peau, mais nous pouvons peut-être modifier les comportements. Dans une revue récente de Kasparian et coll. (2009), on a constaté que les femmes avaient plus de chances d'utiliser un écran solaire et de l'utiliser correctement, à la fois au travail et dans les loisirs. Elles étaient aussi plus susceptibles de se tenir à l'ombre et de porter tous les vêtements de protection, à l'exception des chapeaux. C'est aussi le cas dans la population générale et dans les secteurs d'emploi favorisant l'exposition au soleil, par exemple dans le milieu agricole ou de la construction, et chez les sauveteuses et les sauveteurs.

La recherche montre que les femmes tendent à mieux saisir les messages de prévention que les hommes. Cependant, la culture occidentale tend à considérer la peau bronzée comme une marque de santé et de beauté. Des études ont tenté de mesurer l'influence des médias sur la beauté, l'exposition aux UV et le bronzage (voir les articles clés de George, Kukowsi et Schmidt, et aussi de Cafri, Thompson et Jacobsen). Bien que les femmes soient souvent plus conscientes des dommages cosmétiques causés par le soleil, ce sont paradoxalement les jeunes femmes qui sont les clientes les plus assidues des salons de bronzage. C'est une des explications fournies par les chercheurs pour le taux de cancer de la peau plus élevé chez les jeunes femmes que chez les jeunes hommes. Selon une étude de Lazovich et coll. (2004), les salons de bronzage attirent principalement des femmes qui tendent à faire un usage inconstant des écrans solaires, à être mal informées des risques de cancer de la peau et à convenir que le bronzage est attrayant. Le cancer de la peau est un secteur de la recherche où les facteurs de genre et de sexe s'entrecroisent et compliquent la relation entre la prédisposition biologique et le comportement.

Cette multitude de questions complexes est ce qui m'a attirée dans mon programme de doctorat actuel, où je tente de savoir comment nous pouvons prévenir l'exposition aux cancérogènes en milieu de travail et comment nous pourrions intégrer les considérations de genre et de sexe à nos stratégies d'intervention. Tandis que plus tôt dans ma carrière je tentais de trouver des projets intéressants ayant pour thème principal le genre et le sexe, je suis maintenant rendue à intégrer le genre et le sexe à tous les sujets de recherche qui me passionnent déjà. Le cancer de la peau est le cancer le plus souvent diagnostiqué au Canada, et le genre est le principal déterminant social de la façon de se protéger du soleil. J'ai l'impression d'avoir trouvé un créneau où je peux avoir un impact réel en prévention du cancer.

Coup d'oeil sur l'AC

L'effet catalyseur du symposium sur la santé mentale des femmes

Adrianna Mendrek

Une grande quantité de données épidémiologiques et cliniques révèlent des différences notables entre les femmes et les hommes quant à la prévalence, aux signes cliniques et à la réaction au traitement de divers problèmes de santé mentale. Malheureusement, la recherche et la pratique psychiatriques s'intéressent encore peu aux questions de genre et de sexe, et nous savons très peu de choses sur les causes de ces différences. Pour résoudre le problème, mes collègues et moi avons invité des chercheuses et des chercheurs qui s'intéressent aux dimensions de genre et de sexe à venir présenter leurs travaux à un symposium sur la santé mentale des femmes. Le but était de convaincre d'autres personnes du milieu de la recherche ou du domaine des soins de santé mentale, ainsi que des étudiantes et étudiants en médecine ou des cycles supérieurs, du bien-fondé d'inclure des femmes dans les essais et les études cliniques si nous voulons tout savoir sur le diagnostic, le traitement et la prévention de la maladie mentale.

Le 14 janvier 2011, 100 personnes ont participé à ce symposium au Centre de recherche Fernand-Séguin de l'Hôpital Louis-H. Lafontaine à Montréal. L'événement a été soutenu par une subvention pour réunions, planification et dissémination de l'ISFH (Dre Adrianna Mendrek) et une chaire de l'ISFH des IRSC pour chercheuse chevronnée sur le genre, le sexe et la santé (Dre Sonia Lupien).

Le verdict de toutes les personnes présentes à ce symposium, y compris celles ayant donné un exposé, était unanime : cette conférence a été une des plus intéressantes et informatives sur la santé mentale des femmes!

Le groupe de spécialistes très multidisciplinaire – endocrinologie, pharmacologie, neurosciences cognitives et cliniques, épidémiologie et psychologie sociale – et leur enthousiasme contagieux pour leur champ d'études ont contribué en grande partie au succès de ce symposium. Universitaire et clinicienne de renom, la Dre Mary Seeman, de l'Université de Toronto, a parlé de l'influence du genre sur l'évolution de la schizophrénie. Elle a souligné le fait que les hommes et les femmes schizophrènes tendent à être traités de la même manière, ce qui se traduit par des effets indésirables plus marqués pour les femmes, qui requièrent généralement moins d'antipsychotiques que les hommes. La prédisposition génétique, les environnements à haut risque et les troubles alimentaires ont constitué le thème d'un exposé du Dr Howard Steiger, qui dirige le seul programme important spécialisé dans le traitement des adultes souffrant de troubles alimentaires au Québec. La Dre Wendy Lynch, de l'Université de la Virginie, chercheuse dans le domaine de la consommation et de l'abus de drogues, a présenté des données fascinantes tirées d'études avec des rats et des humains montrant que les femmes tendent à tomber plus rapidement dans la dépendance et ont beaucoup plus de mal à en sortir que les hommes. Les stéréotypes sexuels qui influent sur le diagnostic des troubles psychiatriques chez les femmes constituaient le dernier thème de discussion de la journée. Il aurait été normal de se sentir saturé d'information à ce stade de la journée, mais ce ne fut pas le cas! Le Dr Jonathan Metzl, de l'Université du Michigan, a livré un exposé des plus intéressants et inspirants.

Notre objectif était simple : diffuser le savoir et sensibiliser les milieux de la recherche, des études des cycles supérieurs et des soins de santé à l'importance de tenir compte des facteurs uniques à la biologie et à l'environnement des femmes dans l'étude et le traitement clinique de la maladie mentale. Une mesure claire de notre succès a été la recommandation unanime des 100 personnes présentes de trouver, pour la prochaine fois, un lieu pouvant accueillir quelques centaines – ou milliers – de participantes et participants! D'ici là, vous êtes toutes et tous invités à visionner la vidéo des présentations dans notre site Web.

Le coin Cochrane de l'ISFH

Intégrer le genre et le sexe aux modèles logiques pour les revues systématiques

Erin Ueffing et Jordi Pardo Pardo

Les modèles logiques sont des représentations graphiques de théories sur le fonctionnement d'une intervention dans un contexte donné. Les modèles logiques sont suggérés comme outils pour mieux comprendre si une intervention fonctionne dans une population particulière. « Les revues systématiques axées sur l'équité devraient inclure un modèle logique pour explorer les hypothèses sur le fonctionnement attendu de l'intervention (programme ou politique) et l'interaction possible entre les facteurs associés au désavantage (stratification sociale) et les mécanismes d'action présumés. » (Traduction de Tugwell 2010, p. 875).

Un exemple de modèle logique utilisé dans les revues systématiques et les recommandations pour la pratique clinique est celui mis au point par le Preventive Services Task Force des États-Unis (Harris 2001). Ce modèle logique, ou « cadre analytique », représente la population, les interventions et les résultats dont il faut tenir compte dans une revue systématique. Il peut être facilement adapté pour illustrer l'influence du genre et du sexe sur les divers liens entre la population et les résultats potentiels. Prenons par exemple un programme communautaire sur le VIH/sida. Le sexe et le genre seraient deux considérations très importantes dans l'identification des personnes à risque : les femmes sont plus vulnérables au VIH que les hommes, mais elles ont souvent moins de pouvoir sur leur sexualité. Le sexe et le genre sont aussi pertinents dans des groupes à risque comme les travailleuses et les travailleurs du sexe, ou les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes. Pour ceux et celles qui participent aux programmes de dépistage, les conséquences potentielles varient selon le sexe : les femmes risquent peut-être davantage que les hommes d'être bannies de leur communauté, d'être agressées ou rejetées par leur conjoint, et de déclencher des conflits familiaux si elles subissent un test de dépistage du VIH, et d'autant plus si le test est positif (Fonds des Nations Unies pour la population, 2002). Les interventions thérapeutiques ou autres peuvent aussi varier selon le sexe. Par exemple, de nombreux programmes d'éducation et de counselling sur le VIH/sida sont adaptés au genre. De plus, de nombreuses interventions visant à réduire la transmission du VIH sont adaptées au sexe, comme les préservatifs féminins. Enfin, le choix des résultats provisoires à évaluer peut différer selon le sexe. Par exemple, la réduction de la transmission du VIH de la mère à l'enfant serait un résultat approprié seulement pour les interventions ciblant les femmes enceintes ou pouvant le devenir.

Comme cet exemple le montre, les modèles logiques sont des outils utiles pour illustrer les influences potentielles du genre et du sexe dans la population sur les résultats d'une intervention. Dans les revues systématiques, les modèles logiques comme celui-ci peuvent servir à différentes fins. Par exemple, la représentation graphique des considérations de genre et de sexe pourrait justifier la décision de limiter une revue à un sexe ou un genre, ou justifier des analyses par sous-groupes pour examiner les différences des effets d'une intervention selon le genre et le sexe (Anderson, à publier).

Les modèles logiques sont des outils puissants pour illustrer le rôle joué par le genre et le sexe dans les interventions complexes, et pour comprendre comment le genre et le sexe se conjuguent à d'autres facteurs pour modifier les effets d'une intervention, ou l'affection qui en était à l'origine.

Anderson L, Petticrew M, Rehfuess E, Armstrong R, Ueffing E, Baker P, Francis D, Tugwell P. Using Logic Models to Capture Complexity in Systematic Reviews [à publier]

Harris RP, Helfand M, Woolf SH, Lohr KN, Mulrow CD, Teutsch SM, Atkins D; Methods Work Group, Third US Preventive Services Task Force. Current methods of the US Preventive Services Task Force: a review of the process. Am J Prev Med. 2001 Apr;20(3 Suppl):21-35

Tugwell P, Petticrew M, Kristjansson E, Welch V, Ueffing E, Waters E, Bonnefoy J, Morgan A, Doohan E, Kelly MP. Assessing equity in systematic reviews: realising the recommendations of the Commission on Social Determinants of Health. Bmj. 2010 Sep 13;341:c4739. doi: 10.1136/bmj.c4739

Fonds des Nations Unies pour la population (FNUP). HIV Prevention Now Programme Briefs No.4 – Addressing Gender Perspectives in HIV Prevention. 2002.

Nouvelles ...

La première conférence nationale sur le genre, le sexe et la santé

Les 22 et 23 novembre 2010, plus de 300 chercheuses et chercheurs, stagiaires, responsables des politiques, décideuses et décideurs, membres de la collectivité, cliniciennes et cliniciens, et journalistes se sont donnés rendez-vous à Toronto (Ontario) pour assister à la conférence Innovations dans la recherche sur le genre, le sexe et la santé, la toute première conférence nationale canadienne dans ce domaine. Organisé par l'Institut de la santé des femmes et des hommes pour souligner son 10e anniversaire, cet événement marquant a mis en lumière l'excellence et l'innovation dans tous les secteurs de la recherche sur le genre, le sexe et la santé, avec plus de 130 exposés oraux et 60 présentations par affiches. Des webémissions des séances plénières de la conférence sont disponibles sur demande.

Des participants à la conférence partagent leurs impressions ...

« Quand je suis arrivée à la conférence de l'ISFH, je ne cherchais pas seulement une occasion d'apprendre ou même d'échanger des idées, mais aussi de vivre une expérience génératrice qui remettrait en question mes présomptions et mes processus de recherche, et qui m'aiderait dans mon cheminement. Ces attentes élevées étaient justifiées par mon expérience comme étudiante à l'atelier d'été de l'ISFH, qui avait élargi ma conception des influences du genre et du sexe sur la santé, et m'avait accueilli dans une communauté d'universitaires partageant ma passion pour ce champ d'études. Je n'ai pas été déçue. La conférence a offert une rare occasion de côtoyer des chefs de file et des collègues dans le domaine; d'interagir durant les repas et d'avoir des discussions animées sur des questions de théorie, de méthodologie, de pratique et d'impact. En structurant l'événement de façon à permettre une véritable interaction, et non une simple communication d'information, les organisatrices et organisateurs se sont assurés de laisser toute la place voulue aux échanges de propositions et de défis, ainsi qu'au repérage des chevauchements dans les efforts de recherche. Ces échanges interdisciplinaires engendrent les conversations essentielles pour bousculer, développer et lancer des idées. La période actuelle est très excitante pour se joindre à la recherche sur le genre, le sexe et la santé : les débats sont abondants, et les questions sont complexes. Ainsi engagée, je suis partie de la conférence avec une multitude d'idées griffonnées dans mon cahier, et je continue à prendre des notes. »

Lisa Wenger
Participante à l'atelier d'été 2010 de l'ISFH
Étudiante au doctorat, Université de Guelph

« En me frayant un chemin à travers le hall de l'hôtel, j'ai été immédiatement frappé par la beauté du Four Seasons. Dans ce décor chic et somptueux, un nombre surprenant de visages familiers étaient réunis dans l'attente de ce qui allait se passer au cours des deux jours suivants. Durant les mots de bienvenue adressés à une salle pleine, il m'est venu à l'esprit que la première décennie de l'ISFH avait contribué à canaliser les efforts et les objectifs de nombreuses personnes, y compris les miens. Sans vouloir tomber dans une énumération des gens en vue que j'ai rencontrés, j'ai pu converser durant la première heure avec un président, des titulaires de chaires, des conférencières et conférenciers de marque, des jeunes chercheuses et chercheurs, des membres de conseils, des directrices et directeurs scientifiques, des étudiantes et étudiants diplômés, et des membres de corps professoraux en voie de titularisation. Derrière tous ces titres, j'ai pu découvrir une grande variété d'expertises liées entre autres à la santé des femmes, à la violence, au cancer, à l'alcoolisme, aux dépendances et aux maladies du coeur. Les conversations, tant les présentations que les interactions plus informelles, ont toutes fourni des occasions merveilleuses d'associer des noms à des visages, des visages à des noms et des voix à des messages textes, dans une succession de rencontres avec des auteurs. Les faits saillants pour moi ont été nombreux : séances simultanées sur des thèmes éclectiques et des innovations conceptuelles, présentations stimulantes de conférenciers de marque, séance d'affichage interactive et lunchs thématiques. Ce fut un événement formidable qui a montré la position de leader du Canada en recherche sur le genre, le sexe et la santé. Je suis impatient de répéter l'expérience. »

John Oliffe
Professeur agrégé, Université de la Colombie-Britannique
Membre du conseil consultatif de l'ISFH

La parole aux stagiaires ...

4 questions pour Stéphanie Thibault-Gagnon

Même si plus de 20 % des femmes en sont affligées, les troubles de la douleur sexuelle sont mal compris. Stéphanie Thibault-Gagnon, physiothérapeute et étudiante à la maîtrise, explore les mécanismes sous-jacents à la douleur sexuelle féminine à l'École de réadaptation de l'Université Queen's sous la supervision des Dres Linda McLean et Caroline Pukall. Son but consiste à transmettre de l'information importante aux femmes, à leurs partenaires et aux professionnels de la santé, pour faire évoluer le traitement de ces troubles. Stéphanie a participé à l'atelier d'été 2010 de l'ISFH.

Renseignements de base
Ville natale: Montréal (Québec)
Aliment préféré: Tout ce que mon mari cuisine!
Devise: J'aime commencer chaque jour en me disant que j'aurai une bonne journée!
Chose peu connue à mon sujet: Je donne du sang le jour de mon anniversaire et chaque fois que je le peux.
Si je ne suis pas à l'ordinateur, je suis sans doute: au yoga
Ce que j'essaierais une fois: Tirer un dard sur une carte et prendre l'avion pour l'endroit où il s'est planté.

Quel est le rapport entre la douleur sexuelle féminine et le genre et le sexe?
Dans mon travail de physiothérapeute, en traitant des femmes pour qui la pénétration est souvent douloureuse, je me suis rendue compte que même si la douleur pouvait avoir une étiologie biologique ou sexuelle, les facteurs psychosociaux et basés sur le genre influençaient grandement la façon dont cette douleur était vécue. Par exemple, certaines femmes dans des relations hétérosexuelles confient se sentir inadéquates en tant que femmes et partenaires. Beaucoup disent accorder plus d'importance au « besoin » de satisfaction sexuelle de leur partenaire qu'à leur droit au sexe sans douleur, par honte et culpabilité. Afin de mieux comprendre les facteurs qui causent et entretiennent la douleur sexuelle, et pour optimiser les approches de traitement, il faut aborder les troubles de la douleur sexuelle dans une perspective multidimensionnelle tenant compte des influences biologiques, psychologiques et sociales.

Qu'est-ce qui vous a amenée à la recherche sur le genre, le sexe et la santé?
La question : Comment comprendre, ou même expliquer à un partenaire, un problème que même les cliniciens et les chercheurs comprennent mal? Étant donné que la source des troubles de la douleur sexuelle demeure nébuleuse, les femmes qui en souffrent doivent constamment vivre de l'incertitude par rapport au diagnostic de leur trouble. Encore aujourd'hui, sans doute en raison des idées préconçues et du manque de connaissances, des femmes rapportent qu'au moins un professionnel de la santé a prétendu que leur problème était « psychologique » . Mes travaux visent à détourner les cliniciens et les chercheurs des théories mutuellement opposées sur la cause des troubles de la douleur sexuelle féminine et à promouvoir une approche d'évaluation et de prise en charge de la douleur sexuelle tenant compte des dimensions biologiques, psychologiques et sociales.

Comment envisagez-vous de mettre votre recherche en pratique?
Mon objectif de carrière est de continuer de combiner ma pratique clinique à mon travail de recherche. Il est important pour moi que mes objectifs de recherche soient directement liés à mon travail de physiothérapeute oeuvrant à améliorer la qualité du traitement des troubles de la douleur sexuelle féminine. En guidant mon travail de recherche sur mon expérience clinique et sur les lacunes des connaissances concernant la douleur sexuelle, je peux ensuite appliquer directement les conclusions de mes recherches au traitement de mes patientes.

Qu'est-ce qui vous a le plus surprise dans votre recherche?
L'appui immense que j'ai reçu pour poursuivre mes recherches, non seulement de mon établissement et du milieu de la recherche, mais aussi d'associations professionnelles comme l'Ordre des physiothérapeutes de l'Ontario et l'Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec. Les cliniciens et les chercheurs reconnaissent l'importance d'approfondir notre compréhension des affections qui touchent et menacent la santé sexuelle des Canadiennes et des Canadiens.