Recherche sur l'arthrite : Le plus vaste sous-ensemble de troubles de l'appareil locomoteur

Les chercheurs et les cliniciens classent l'arthrite dans la grande catégorie des troubles de l'appareil locomoteur (ou troubles musculo-squelettiques), dont elle constitue le plus important sous-ensemble (environ 60 % de tous les cas). Des plus de 100 maladies distinctes que désigne le vocable « arthrite », l'arthrose est la plus courante, touchant une personne sur dix dans l'ensemble de la population, c'est-à-dire environ trois millions de Canadiens. Par ailleurs, la polyarthrite rhumatoïde, deuxième en fréquence, touche environ un Canadien sur cent (soit environ 300 000 personnes, la plupart des femmes). Bien que l'évolution dégénérative de l'arthrose s'étale souvent sur des décennies, l'inflammation systémique de la polyarthrite rhumatoïde peut détruire de nombreuses articulations en quelques années seulement.

À l'heure actuelle, il n'existe de cure ni pour la forme dégénérative ni pour la forme inflammatoire de l'arthrite. Une fois que le cartilage et l'os sont gravement attaqués par la maladie, le seul traitement efficace est la chirurgie orthopédique pour réparer ou remplacer l'articulation.

Bien que l'arthrose progresse plus lentement et de façon apparemment plus bénigne que la polyarthrite rhumatoïde, son incidence sur la qualité de vie ne doit pas être sous-estimée. L'arthrose est tellement répandue que même si une minorité de personnes éprouve des symptômes invalidants, le fardeau de morbidité qui en résulte est énorme. Pour chaque cas de polyarthrite rhumatoïde notablement invalidante, il existe sept cas d'arthrose de gravité égale.

Une douleur chronique et une perte de mobilité et de fonction sont les résultats les plus communs d'un état arthritique de longue date. Or, cette combinaison de facteurs conduit justement à la vie inactive et à la perte d'autonomie largement reconnues comme des conditions qui prédisposent à la dépression, aux maladies cardio?vasculaires et au diabète de type II, ainsi qu'à d'autres sortes de maladies chroniques. Bref, l'arthrite est très souvent l'élément déclencheur qui transforme une robuste constitution en une santé fragile. Globalement, l'arthrite invalide quelque 600 000 personnes, soit à peu près l'équivalent de la population d'une ville canadienne moyenne.

De tous les facteurs de risque connus pour l'arthrose, l'âge est le plus important. La prévalence de l'arthrose (ainsi que des troubles de l'appareil locomoteur en général) augmente en relation directe avec l'âge. En fait, on croit généralement que l'arthrite est exclusivement une maladie de vieillesse; même si cela se comprend vu la prévalence de la maladie chez les personnes âgées, il n'en est rien. En réalité, l'arthrite touche autant les jeunes que les moins jeunes. Des études de population récentes indiquent que les personnes en âge de travailler (20 à 64 ans) représentent près de 60 % des Canadiens qui souffrent d'arthrite.

L'arthrite (surtout l'arthrose) se répercute lourdement sur les carrières et les attentes lointaines des gens. Chez tous les groupes d'âge, l'arthrite invalide deux à trois fois plus de travailleurs que toutes les autres maladies chroniques. Plus de 30 % des Canadiens de 45 à 55 ans qui sont atteints d'arthrite ne travaillent plus. Et cette proportion passe à plus de un sur deux chez les 55 à 64 ans. Il n'est guère surprenant donc que la pauvreté soit un autre corollaire commun de l'arthrite.

Une conférence de consensus sur l'arthrose procure un éclairage unique

D'ici à la fin de la décennie, plus de la moitié de près de 10 millions de Canadiens qui forment la génération du baby boom (1947-1967) auront 50 ans ou plus. Les épidémiologistes s'attendent à quelque 100 000 nouveaux cas d'arthrite par année au cours des 30 prochaines années au moins (environ la moitié, prédisent-ils, au sein de la population active d'âge mûr).

Bien que l'arthrose évolue très lentement, le besoin de stratégies de santé publique innovatrices et de traitements modificateurs de la maladie ne saurait être plus urgent si le Canada veut réussir à faire face à la forte augmentation prévue du nombre de cas. Réagissant à la crise, l'IALA, de concert avec la Société d'arthrite et le Réseau canadien d'arthrite, a convoqué une conférence de consensus internationale sur l'arthrose en avril 2002.

Les délégués et les conférenciers comprenaient des chercheurs fondamentalistes, des cliniciens spécialisés et des épidémiologistes, mais aussi des personnes atteintes d'arthrite. Un résumé de leurs nombreuses observations suit :

  • L'arthrose touche tous les tissus d'une articulation, et pas seulement le cartilage. L'arthrose pourrait être une maladie systémique, mais elle n'est certainement pas une facette normale du vieillissement.
  • L'arthrose évolue souvent différemment pour différentes articulations, se caractérisant parfois par une excroissance osseuse, mais parfois aussi par une inflammation des tissus mous. Des ensembles de gènes distincts sont activés par l'arthrose selon l'articulation touchée.
  • L'arthrose résulte de l'inefficacité ou de l'habileté incomplète d'une articulation à se réparer et à se régénérer après une lésion. Une lésion articulaire multiplie par dix le risque d'arthrose.
  • Arthrose et douleur ne sont pas synonymes. Certaines personnes chez qui le cartilage est grandement détérioré ressentent peu de douleur sinon aucune, alors que d'autres chez qui ce tissu est à peine attaqué éprouvent une douleur extrême et incessante. Les cliniciens devraient traiter la douleur chronique tôt et agressivement pour empêcher le remodelage permanent des voies neurales de la douleur.
  • Le diagnostic d'arthrose est confirmé après que l'altération du cartilage est décelée par rayons X, mais il est alors trop tard pour agir utilement. Les scientifiques doivent mieux comprendre les changements initiaux au niveau du cartilage (avant la dégradation de celui-ci) qui conduisent à l'arthrose, et les cliniciens doivent avoir des méthodes d'un bon rapport coût-efficacité pour déceler ces changements.
  • L'arthrose offre de nombreuses cibles thérapeutiques - des enzymes aux cytokines en passant par les récepteurs cellulaires et les facteurs de transcription de l'ADN - qu'il serait en théorie possible de manipuler pour véritablement modifier le cours de la maladie.

Comme il fallait s'y attendre, la conférence de consensus sur l'arthrose a permis non seulement d'apporter un éclairage unique sur cette forme fort prévalente d'arthrite, mais aussi de soulever une foule de questions encore sans réponse. L'arthrose est-elle en train de devenir plus commune et frappe-t-elle plus jeune? Quels sont les déterminants de l'invalidité pour cause d'arthrose? Si la plupart des personnes qui souffrent d'arthrose n'ont pas besoin d'arthroplastie du genou ou de la hanche, pourquoi cette intervention demeure-t-elle nécessaire dans de nombreux cas? Dans quelle mesure la structure cartilagineuse s'affaiblit-elle avant de céder? Quelle est la meilleure façon de traiter la douleur chronique? L'urine ou le sang contiennent-ils des molécules qui permettraient de mesurer avec exactitude les changements dans le métabolisme du cartilage avant qu'il ne soit trop tard?

Ces questions, parmi d'autres, aideront à définir les priorités et les cadres de référence sur les bases desquels l'IALA établira son programme de recherche sur l'arthrose.

Recherche stratégique multidisciplinaire demandée

Certes, l'arthrite (dégénérative ou inflammatoire) est une maladie extrêmement complexe qui exige une recherche multidisciplinaire intégrée si l'on veut trouver des solutions utiles à une foule de questions. Et l'Institut, parce qu'il est orienté sur la santé de l'appareil locomoteur, constitue le terreau fertile où doivent se développer côte à côte différentes formes de recherche en vue d'un effort collectif qui fera progresser la recherche sur l'arthrite. Entre autres choses, les scientifiques à l'œuvre dans les autres secteurs d'intérêt de l'IALA complètent l'expertise des chercheurs sur l'arthrite en ce qui a trait au métabolisme du cartilage et à l'inflammation chronique.

Les chercheurs en santé buccodentaire sont des pionniers dans les domaines de la gestion de la douleur et des biomatériaux pour des implants. Les connaissances scientifiques de base sur le comportement du tissu musculaire aux niveaux cellulaire et moléculaire peuvent rapidement être mises en application à la clinique de réadaptation musculosquelettique. L'inflammation cutanée et la formation de tissu cicatriciel constituent des modèles de laboratoire utiles pour certaines des pathologies associées aux types inflammatoires d'arthrite, comme la polyarthrite rhumatoïde et le lupus. Une compréhension complète de la régulation biologique de la croissance et de l'absorption osseuses représenterait un énorme pas en avant vers de nouveaux traitements possibles.

L'arthrite pose déjà de colossaux défis au système de santé du Canada; et à mesure que notre population vieillira, son incidence augmentera sûrement. Une recherche stratégique, multidisciplinaire et soumise à l'évaluation de pairs constitue le meilleur choix pour atténuer l'impact de l'arthrite sur la société canadienne.